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„Heemwéi – eng Odyssee“ – Histoire(s) réappropriée(s)

Heemwei

Dans le cinéma luxembourgeois, la „Querelle des Anciens et des Modernes“ prend les traits parfois cocasses de la dichotomie „Professionnel/Amateur“. En bref, une question de reconnaissance, donc, vulgairement, d’argent.

„Heemwéi“ est pourtant une des ces œuvres -rares- que je qualifierais, un peu banalement, de petit grand film; une de ces perles qui font du grand cinéma peut-être justement à cause du manque de moyens qui ont permis de la réaliser.

Car Sacha Bachim a réussi une gageure majeure: créer un epos sur la Seconde Guerre Mondiale tout en restant universel et spécifiquement luxembourgeois à la fois, et ceci avec un budget qui, pour d’autres, ne couvrirait pas l’écriture du scénario. Si on demandait aux membres du collectif Feierblumm pourquoi produire un énième film sur ce sujet, la réponse serait sans doute, qu’à force d’avoir étudié cette période presque annuellement, on y prend intérêt, et, à force encore de voir régurgité la Grande Histoire, on finit par porter son attention sur celle avec le petit „h“.

Car voilà ce qu’est „Heemwéi“ en premier lieu: un patchwork de souvenirs et d’anecdotes provenant sans doute de nombre de „Jos“,“Frenz“ et „Marie“, et qui sont aujourd’hui nos grand-parents, nos grands-oncles et nos grandes-tantes. Et ce qui aurait pu résulter en une suite désordonnée de situations devient, grâce à un montage précis, une série de péripéties savamment contées. Ainsi se profile le long du chemin des protagonistes une photo instantanée de l’absolu chaos dans la Grande-Région durant cet „interregnum“ entre la déroute des troupes allemandes et l’arrivée des Alliés. Et cette photo n’est certes ni belle, ni héroïque; peut-être est-ce cela qui aura provoqué la férocité des quelques rares critiques négatives à propos du film. Mais quand on sait les atrocités et règlements de compte personnels qui se sont vus dans tous les pays à la Libération, quand on sait aussi que bien des enrôlés de force ont failli se faire lyncher à leur retour parce qu’ils n’avaient rien d’autre à se mettre que le maudit uniforme des „Preisen“, on est amené à se demander si la génération précédente ne croit pas parfois que, pour paraphraser De Gaulle, tous les Luxembourgeois étaient résistants. Elle préférera sans doute les films sur la guerre tels qu’ils furent réalisés jusqu’ici, mais qui finalement ne sont que l’équivalent cinématographique de la statue sur la Place Clairefontaine. Films nécessaires et utiles, mais aujourd’hui quelque peu démodés et dépassés par l’évolution du langage cinématographique luxembourgeois qu’ils ont aidé à fonder.

Si tout film possède nécessairement un point de vue, il aura fallu une sorte de courage naïf et innocent de Bachim, Hoegener et de leur équipe pour observer nos aïeuls sans lunettes roses. En se concentrant sur principalement deux personnages qui sont tout sauf hors du commun, ils ne parlent pas gloire nationale, ils racontent les drames personnels, les vies gâchées et les avenirs jetés dans la fange. Ainsi, ils ont réussi à nous rendre leurs protagonistes plus réels et plus proches des vrais témoins de l’époque, des enrôlés de force, des déserteurs, des survivants des camps, des réfractaires. La politique ne concerne pas ces gens-là, et même le discours de la Grande-Duchesse à la radio devient quelque chose que les femmes écoutent en épluchant les patates. Leur identité, c’est leur „doheem“, leur chez soi, cet endroit des petits faits de la vie ordinaire que la machine de l’histoire et de la folie humaine vient chambouler. Les personnages de „Heemwéi“ sont en cela plus proches des photographies d’un August Sander que de divers porteurs de messages idéologiques. Les deux protagonistes semblent même posséder cette sagesse jusque dans leur langage: c’est avec mélancolie et tendresse qu’ils parlent du „heem“ et „doheem“, mais lorsqu’ils disent „zu Lëtzebuerg“, ce n’est pas sans une certaine appréhension, un sentiment d’inquiétude vague que l’histoire de ceux à qui l’on attribuera des noms de rues et de places va encore interférer dans leur quête de repos et de bonheur simple.

Ce que Jos, Frenz et les autres personnages vivent, étant témoins et acteurs des pires horreurs, c’est, comme le notait Anatole France à propos de la Première Guerre Mondiale, qu’ils „croyaient mourir pour la patrie, ils mourraient pour des industriels“. Cela, Jos (Steve Hoegener) et Frenz (Luc Lamesch) le refusent, pour des raisons moins philosophiques, certes. Jos, le demi Allemand par son père, retourne à son patelin qu’il n’a jamais voulu quitter et ou se trouve l’élue de son cœur, la ravissante Marie (Laurence Streitz), et Frenz, l’orphelin, aura tout fait pour fuir cet endroit qu’il pensait abhorrer et sur la route duquel le ramènera sa course fatale. Comment ne pas sentir de la compassion pour ces deux jeunes gens, qui n’ont rien demandé à personne, et dont la mécanique des „Gloire et splendeur militaire“ prendra tout? Il n’est pas souvent le cas d’avoir la larme à l’œil dans les films luxembourgeois; ici elle vient naturellement sans pathos grandiloquent.

Un scénario et un montage précis donc, le tout rondement mené par la mise-en-scène du réalisateur Sacha Bachim qui ne dérive pas d’un savoir-faire d’école de cinéma, mais d’une cinéphilie invétérée. Son talent a mûri à force de faire des films. L’écart de niveau entre son premier long-métrage „Who’s Quentin“, ses divers courts-métrages et „Heemwéi“ est significatif de l’évolution de son œil. Il est aujourd’hui un jeune réalisateur abouti et prometteur, de cette génération de cinéastes semblables aux „movie-brats“, et qui n’ont pas honte d’afficher leur amour du cinéma dans leurs films, quitte à se faire attaquer par des critiques faibles qui prennent la citation pour du plagiat. Et somme toute, comme disait Renoir, il est normal d’imiter les maîtres, cela veut dire qu’on en prend de la graine. Moi-même l’ayant critiqué dans le passé pour des citations trop évidentes à mes yeux, je me tourne vers Sacha Bachim en disant „chapeau bas, Monsieur le réalisateur“.

Si la fin du film reste ouverte, c’est que cette génération de cinéastes n’est plus celle qui se sent en droit de juger les actions de leur aînés en bien ou en mal. Ceci est le film de ceux qui n’édifient plus de statues, mais écoutent les histoires de vies humaines tant qu’ils le peuvent encore de première main. L’écriture de l’histoire étant toujours subjective, voilà peut-être l’attitude la plus honnête aujourd’hui.

Patrick Védie

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Über Patrick Vedie

"Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre." (Anatole France)

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